Vous avez 38 ans. Quinze ans de banque. Conseiller patrimonial dans une enseigne nationale. Vous gérez 280 clients, vous faites 1,2 million d'euros de PNB pour votre agence — et vous touchez 52 000 € brut par an, prime variable comprise. Vous savez que ces mêmes clients, si vous les conseilliez en indépendant, vous généreraient 180 000 € de chiffre d'affaires. Le calcul tourne dans votre tête depuis deux ans.
Cet article ne va pas vous convaincre de partir. Il va vous dire comment partir si vous l'avez décidé — sans vous planter la première année, sans bouffer votre épargne, sans découvrir trop tard que l'ORIAS coûte plus cher qu'annoncé.
Pourquoi partir en 2026 — et pas dans 3 ans
Le marché de la gestion de patrimoine indépendante en France n'a jamais été aussi favorable à l'entrée. Trois facteurs convergent.
Le marché grossit. Selon l'ANACOFI, le nombre de CGP indépendants en France est passé de 3 200 en 2015 à plus de 5 800 en 2024. Les particuliers fortunés cherchent activement à fuir les réseaux bancaires — Boursorama, le crash des fonds euros de 2022, la pression sur les frais Aviva/Generali ont fait du bruit.
Les outils digitaux nivellent. Un CGP solo de 2026 dispose d'un CRM (Pipedrive, HubSpot), d'un agrégateur (Linxo Pro, Harvest), d'un acquisition de leads digitalisée et d'un back-office mutualisé (Quantalys, Sicavonline) qui rendaient impossible la mise en place en 2015. Vous démarrez avec une stack de 200 €/mois qui était hors de portée il y a 10 ans.
Les barrières à l'entrée se durcissent l'année prochaine. L'ACPR renforce les exigences capital minimum, l'ORIAS revoit ses montants 2027, et le statut autoentrepreneur — pour ceux qui s'illusionnent encore — reste juridiquement impossible (le CIF doit être personne morale ou EI au réel). Partir cette année, c'est partir avant que le ticket d'entrée ne grimpe.
Le calendrier idéal sur 6 mois
La transition réussie ne se fait pas en 3 semaines. Elle ne se fait pas non plus en 18 mois — ce serait laisser pourrir votre situation actuelle. Six mois est la fenêtre que nous voyons fonctionner chez les CGP que nous accompagnons.
Mois -6 à -4 : Préparation invisible
Personne ne sait que vous partez. Vous travaillez normalement. Mais le soir, vous :
- Validez votre formation 150h obligatoire (peut se faire à distance, ESBanque ou Argus de l'assurance, ~2 500 €)
- Constituez un dossier ORIAS complet (extrait casier, justificatifs diplômes, RCP)
- Mettez 6 mois de salaire de côté sur un compte épargne dédié
- Listez vos 30 clients actuels les plus solides — ceux qui vous suivraient
Mois -3 à -2 : Structuration juridique
Vous prenez rendez-vous avec un expert-comptable spécialisé CGP. Pas votre comptable de famille — un spécialiste. Liste : Fidulia, Maéva, Compagnie Fiduciaire. Coût : 800 € pour la constitution + 150 €/mois ensuite.
Vous créez votre structure juridique (voir section suivante). Vous immatriculez. Vous prenez votre RCP (Responsabilité Civile Professionnelle) — comptez 1 200 à 1 800 €/an chez Generali, Allianz Pro ou MMA Pro.
Mois -1 : Négociation de sortie
C'est là que beaucoup se plantent. Démissionner brutalement coûte 6 mois sans Pôle Emploi. La rupture conventionnelle bien menée vous donne 18 à 24 mois d'allocation chômage à 57 % de votre salaire brut. Sur un salaire de 4 000 € brut, c'est 2 280 €/mois pendant 18 mois — soit 41 000 € de coussin financier. C'est la différence entre démarrer serein et démarrer paniqué.
Argument à l'employeur : « Je souhaite changer de voie, je ne veux pas vous laisser dans l'embarras, je propose 3 mois de préavis pour transmettre proprement mes dossiers. » 90 % des managers acceptent — surtout si vous êtes correct.
Mois 0 à +3 : Lancement
Votre structure est active, l'ORIAS validé, la RCP en place. Vous démarrez la prospection. Première règle : ne touchez pas à vos anciens clients banque pendant 6 mois. La clause de non-concurrence (formelle ou tacite) vous expose à un procès gagné d'avance par votre ancien employeur. Vos premiers clients viendront d'ailleurs.
Les 4 statuts juridiques : tableau honnête
Il y a quatre vraies options pour un CGP qui démarre. Aucune n'est universellement meilleure — ça dépend de votre situation patrimoniale, fiscale et familiale.
EI (Entreprise Individuelle au réel)
Pour qui : CGP solo qui démarre avec moins de 80 K€ de CA prévu la première année. Pas de mélange patrimoine pro/perso depuis la réforme 2022 (patrimoine d'affectation auto).
- Pros : Création gratuite (formalités CFE), comptabilité simplifiée, pas de capital minimum
- Cons : Imposition IR (couteux dès 50 K€ de bénéfice), pas d'optimisation rémunération/dividendes
- Coût annuel comptable : 1 200 à 1 800 €
EURL (Entreprise Unipersonnelle à Responsabilité Limitée)
Pour qui : CGP solo qui veut séparer patrimoine pro et perso, et qui prévoit 80-150 K€ de CA.
- Pros : Option IS possible (très avantageux dès 60 K€ de bénéfice), patrimoine protégé, image professionnelle
- Cons : Charges sociales gérant majoritaire (~42 %), comptabilité IS plus lourde
- Coût annuel comptable : 1 800 à 2 800 €
SARL (Société à Responsabilité Limitée)
Pour qui : Vous démarrez à deux (associés). Sinon, choisissez EURL.
- Pros : Cadre éprouvé, parts faciles à transmettre, gérance souple
- Cons : Lourdeur procédurale, AG annuelle obligatoire
SASU (Société par Actions Simplifiée Unipersonnelle)
Pour qui : CGP solo avec CA prévu > 120 K€ qui veut optimiser sa rémunération via dividendes.
- Pros : Charges sociales assimilées salarié (~70 % de la rému, mais protection sociale complète), dividendes peu chargés, image premium
- Cons : Pas d'allocation chômage personnelle, comptabilité plus complexe
- Coût annuel comptable : 2 200 à 3 200 €
Sur 213 CGP que j'ai accompagnés, 64 % ont démarré en EURL avec option IS. C'est le meilleur compromis premier exercice : protection patrimoniale, fiscalité optimisable, et marche arrière possible vers EI sans douleur. — Yann Nachtrieb, Polaris Leads
Comment garder un revenu pendant 6 mois
C'est la question n°1 — celle qui empêche 70 % des projets sérieux de se concrétiser. Voici les 4 sources que nous voyons fonctionner.
1. L'allocation chômage post-rupture conventionnelle. Détaillée plus haut. C'est de loin la plus efficace. Cumulable avec le statut indépendant via l'ARE rechargée tant que vos revenus mensuels indépendants restent en-dessous d'un seuil. Vous pouvez toucher 1 500 €/mois d'ARE + 2 000 €/mois de CA professionnel pendant les premiers mois.
2. Le compte épargne dédié. Minimum 6 mois de charges fixes perso (loyer/crédit, courses, école, factures) + 3 mois de charges pro (RCP, comptable, abonnements). Pour un foyer médian français avec enfants, ça représente 18 à 25 K€.
3. Le prêt familial ou le prêt brasseur. Si vous ne le sentez pas pour l'épargne, un prêt familial à 0 % sur 24 mois (formalisé chez le notaire ou par contrat de prêt enregistré aux impôts) est l'option n°2. Le prêt brasseur — versement d'un partenaire commercial contre engagement de production — existe mais reste rare en patrimoine.
4. Le revenu activité du conjoint. Le facteur le plus stabilisateur si applicable. Avoir 2 000 à 3 000 €/mois de revenu conjoint pendant les 12 premiers mois change radicalement la prise de risque acceptable.
Les vrais frais du lancement
La plupart des articles sous-estiment massivement. Voici la facture réelle sur les 6 premiers mois, pour un CGP solo qui démarre en EURL.
Budget réel des 6 premiers mois (EURL solo)
Constitution juridique (greffe + frais expert-comptable) : 800 €
Formation 150h obligatoire (si non déjà acquise) : 2 200 à 2 800 €
Immatriculation ORIAS (CIF + IAS + IOBSP) : 580 € (frais directs) + temps de dossier
RCP année 1 : 1 200 à 1 800 €
Capital social libéré (recommandé) : 1 000 à 5 000 €
Stack outils 6 mois (CRM, agrégateur, signature électronique, site) : 900 à 1 500 €
Frais comptable 6 mois : 1 100 à 1 700 €
Marketing/acquisition 6 mois (leads, pubs, contenu) : 3 000 à 6 000 €
Total honnête : 10 800 à 19 600 € sur les 6 premiers mois.
Soit ~14 000 € en milieu de fourchette. Auxquels il faut ajouter votre coût de vie personnel. C'est pour ça que les 18-25 K€ d'épargne dédiée sont un minimum non négociable.
Trouver vos 10 premiers clients
Le piège : croire que vos anciens clients banque vont vous suivre. Légalement et déontologiquement, c'est interdit sur les 12 premiers mois (et parfois 24 mois). Vos 10 premiers clients viendront de 3 sources.
Source 1 — Votre réseau personnel direct
Famille, amis, anciens collègues sortis du circuit bancaire, parents d'élèves de l'école des enfants, club de sport. Sur 100 personnes que vous connaissez personnellement, 4 à 6 ont besoin d'un bilan patrimonial dans les 12 prochains mois. Ne « vendez » pas — annoncez votre nouvelle activité, demandez à qui vous pourriez parler. Pas plus.
Source 2 — Les recommandations de vos premiers clients
Sur le réseau Polaris, le ratio mesuré est de 1,4 client recommandé par client signé en année 1. Vos 5 premiers signés deviendront 7 clients additionnels en année 2. Pour ça, demandez systématiquement la recommandation après chaque bilan livré (pas après la signature — après la livraison du document).
Source 3 — L'acquisition payante de leads
C'est ce que nous faisons chez Polaris : nous générons des leads bilan patrimonial qualifiés (numéro SMS vérifié, projet identifié) et les revendons aux CGP partenaires. Pour 1 300 €/mois en Pack Pro (20 leads à 65 €), un CGP discipliné signe 2 à 4 dossiers et fait son retour sur investissement dès le mois 3.
Les 5 pièges classiques (et comment les éviter)
Piège n°1 — Sous-estimer la facturation et la trésorerie. Premier client signé, première AV ouverte = pas de commission avant 90 jours minimum (cycle assureur + plateforme). Vous générez du CA mais pas de cash. Anticipez ce gap.
Piège n°2 — Vouloir tout vendre dès le départ. AV, PER, SCPI, immobilier locatif, défiscalisation, prévoyance, santé, crypto, private equity. Tentation totale. Concentrez-vous sur 3 produits maîtrisés la première année. La largeur viendra.
Piège n°3 — Négliger le digital. Pas de site, pas de Google My Business, pas de présence LinkedIn = invisibilité numérique. Un prospect qui vous cherche en 2026 et ne trouve rien arrête là la conversation. Comptez 800 à 1 500 € de mise en place initiale.
Piège n°4 — Refuser d'investir en acquisition. « Je vais attendre que ça vienne ». Ça ne vient pas. Ou ça vient si lentement que vous abandonnez avant. Budgétisez 500 à 1 500 €/mois d'acquisition dès le mois 2.
Piège n°5 — Travailler seul, isolé. Inscrivez-vous à une association professionnelle (ANACOFI, CNCGP, La Compagnie). Pas pour le badge — pour l'écosystème, les formations, les négociations plateformes et la pair-review sur les cas complexes.
Votre check-list 7 jours pour démarrer
- J1 : Listez vos 30 contacts proches qui ont besoin d'un bilan dans les 12 mois
- J2 : Prenez RDV avec 3 experts-comptables spécialisés CGP — choisissez le meilleur rapport pédagogie/prix
- J3 : Listez vos charges mensuelles fixes — chiffre exact, pas à la louche
- J4 : Téléchargez le dossier ORIAS, commencez la collecte des pièces (le plus long : casier + diplômes)
- J5 : Demandez RDV manager pour évoquer une rupture conventionnelle dans 4-6 mois
- J6 : Inscrivez-vous à la formation 150h (à distance, démarrage sous 2 semaines)
- J7 : Faites l'addition. Si le compte y est, fixez-vous une date de démission. Sinon, listez ce qu'il manque.
Conclusion
Passer salarié bancaire à CGP indépendant n'est pas un saut dans le vide. C'est un projet à 6 mois, mesurable, avec une feuille de route claire. Le vrai risque n'est pas de partir — c'est de partir mal préparé.
Le bon moment pour le faire, c'est quand vous avez votre épargne, votre statut juridique posé, votre RCP active, et votre première source d'acquisition prête à délivrer. Pas avant. Mais pas non plus dans 3 ans — le marché bouge, et les barrières montent.
Vos 5 premiers leads bilan patrimonial
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